Remises des diplômes – Discours introductif du Président du CA de l’École de Psychologues Praticiens

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Remises des diplômes de la promotion Francine Shapiro, les jeudi 6 et 20 mars 2025 – Paris et Lyon

À l’occasion de la naissance d’une nouvelle génération de psychologues à l’École de Psychologues Praticiens, il est de circonstance d’évoquer le parrain ou la marraine de la promotion. Pour vous, il s’agit de Francine Shapiro, promoteur d’une technique psychothérapeutique qui connaît maintenant un succès considérable.

Francine Shapiro a obtenu son doctorat en psychologie clinique en 1988 à l’Université de San Diego. Sa thèse portait sur le développement et l’évaluation de la thérapie EMDR qui signifie « Désensibilisation et Retraitement par les Mouvements Oculaires ». Les conclusions principales de ses recherches publiées dans un article en 1989 (Shapiro, 1999), ont soutenu la proposition que cette technique pouvait réduire efficacement l’intensité des souvenirs traumatiques et les symptômes associés au trouble de stress post- traumatique (TSPT). Les mouvements oculaires alternés de gauche à droite et de droite à gauche du regard du patient provoqués par le thérapeute en constitue la signature.

Cette innovation consiste en l’application d’un protocole complexe qui comporte 8 phases et un plan de traitement de 11 points, appliqué à chacun des buts spécifiques identifiés avec le patient. Après avoir installé la confiance et l’alliance, le psychologue amène prudemment le patient à exposer l’événement associé à ses symptômes traumatiques. Lors de ce récit douloureux, le thérapeute l’amène à suivre des yeux sa main (gauche – droite – gauche, etc.). Mais ce procédé peut aussi être utilisé lors d’une évocation par le patient de solutions positives pour lui. La distraction motrice et attentionnelle divertit le patient d’un risque de débordement émotionnel et créer ainsi les conditions pour que la réminiscence soit énonçable, conditions nécessaires pour en apaiser les effets intolérables et fixer la croyance que ses effets sont explicables et maîtrisables. Le mot clé ici est « distraction » ou encore « dissociation ». En utilisant une technique qui détourne ainsi de sa douleur l’attention du patient, l’EMDR renoue, sans la nommer, avec une technique de soin qui est à l’origine des psychothérapies modernes. À la Salpêtrière, pour la première fois, en 1878, une technique hypnotique est mise en oeuvre avec succès par Jean Martin Charcot sur une patiente atteinte d’une contracture d’origine psychique appelée à cette époque « hystérique » (de Faria, 1819). Notons que le terme utilisé concernait aussi bien les hommes que les femmes et traduisait la présence de symptômes traumatiques contrairement à son usage courant contestable aujourd’hui.

Lors d’une présentation devant un auditoire de savants, il énonce : « Il suffit de regarder fixement une hystérique pour la mettre dans un état inconscient de résolution des membres, d’insensibilité, dont je vous rends témoins ; je la regarde en face, en lui disant de me regarder ; elle tombe comme foudroyée dans cet état spécial, n’entendant plus rien, ne voyant plus rien, ne pensant plus à rien : quand on la réveillera, elle ne saura pas ce qui s’est passé ».

L’état hypnotique est ce sommeil provoqué ou somnambulisme artificiel que l’Abbé Faria en 1819 nomme « sommeil lucide » (de Faria, 1819). Pour cet auteur, cet état est dû aux caractéristiques internes du patient et non à l’action du praticien. Le praticien ne fait que diriger voire servir de catalyseur dans la mise en sommeil du patient, action qui n’obéît en fait qu’au patient lui-même. En droite ligne de cette observation magistrale, Charcot (op.cit) soulignera que le phénomène hypnotique est profondément lié au trouble psychique-traumatique et que cette pratique est de ce fait apte à procéder à leur guérison.

Ainsi, l’état d’hypnotique est facilité par une diathèse traumatique ce qui signifie une fragilité dispositionnelle. Il s’obtient très facilement avec ce type de patients et peut procéder à sa guérison.

Une douzaine d’années plus tard, une patiente nommée Emma Dutemple entre à la Salpêtrière. Elle présente un syndrome de double amnésie : elle n’a aucun souvenir de la période, couvrant environ un mois et demi, qui précède une certaine date ce que l’on nomme amnésie rétrograde. Mais également, elle n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé après cette date ce que l’on nomme amnésie antérograde. C’est ainsi, qu’au moment de son hospitalisation, elle ne se souvient de rien. Elle ne peut même pas lire un livre, puisqu’elle oublie tout ce qu’elle lit : d’un instant à l’autre les impressions s’effacent. Son thérapeute Pierre Janet, (Janet, 1990) dit « elle voit toujours pour la première fois les lieux, les visages qu’elle vient de regarder un instant auparavant ».

Pierre Janet (op.cit.) qui a été, ensuite, professeur au Collège de France, traite longuement de ce cas dans un chapitre intitulé « L’amnésie continue » de son célèbre livre « Névroses et idées fixes ». Il rapporte que la malade était hautement hypnotisable c’est à dire facilement accessible à l’état dissocié de sa conscience. À cette époque, le fait d’être hautement hypnotisable confortait le diagnostic de traumatisme. Sous hypnose, elle répondait parfaitement à toutes les questions et racontait tous les évènements survenus avant le 14 juillet, date du début de son amnésie rétrograde et après le 14 juillet, ce qui signifie que sa mémoire antérograde c’est à dire continue, était parfaite. Mais dès que la malade était réveillée, elle oubliait tout. Emma Dutemple enregistrait, sans en être consciente, les données de sa vie qui s’évanouissaient aussitôt de sa mémoire consciente. Pierre Janet associe ce genre d’amnésie à un trouble de la personnalité consciente, car le souvenir s’absente chez elle chaque fois qu’on l’interroge ou qu’elle s’interroge. Bref chaque fois qu’il faudrait dire « Je me souviens ». La patiente est très facilement hypnotisable ; lors du sommeil hypnotique, le souvenir revient. Il fait l’hypothèse qu’une idée obsédante ou idée fixe s’oppose aux souvenirs et les maintient dans l’inconscience. Mais quelle est cette idée à l’origine de ce tourment ? Lors de ses états hypnotiques, elle expliquait à Pierre Janet que dès qu’elle s’endormait, elle avait une vision, un cauchemar. Elle voyait entrer l’homme qui, le soir du 14 juillet avait frappé à sa porte pour lui annoncer ceci : « Madame Dutemple, préparez un lit, on vous amène votre mari qui est mort »

Pour traiter la malade, Janet s’attaque à cette idée fixe. Sous hypnose, il tente de modifier des éléments du souvenir traumatique, par exemple, en substituant sa propre personne à la celle de l’homme et en atténuant la violence du message traumatisant. Après mille péripéties, dira-il, les résultats ont été remarquables, car avec la réduction de la puissance émotive de la scène déclenchante, la mémoire revint.

Le traitement psychologique moderne du traumatisme était découvert. Aujourd’hui, l’effet traumatique se présente de la même manière comme une réduction du champ de la conscience, due aux efforts vains des personnes souffrantes pour se dégager de l’hallucination de l’évènement, de sa répétition, toujours en acte dans la pensée. En cherchant ainsi à s’en séparer, à s’en dissocier, à échapper à cette terreur interne, la personne se ferme sur elle-même en réduisant sa perception du monde, d’une façon tellement massive que cette tentative de paix déclenche elle-même des souffrances secondaires et massives.

Pour éviter le retour mémoriel ou sensoriel de l’événement, la pensée se fragmente, se divise créant ainsi un mécanisme protecteur infra-conscient nommée dissociation (Tarquinio & Auxéméry, 2022). Pour atteindre la partie séparée de la conscience, la méthode thérapeutique consiste à rendre pénétrable et sensible cette conscience verrouillée, en lui offrant une tutelle relationnelle, telle que derrière cette anesthésie psychique, le sujet puisse revivre les scènes d’horreur, comme dans un film dont il serait un simple spectateur. Toutes les psychothérapies contemporaines sont filles de l’hypnose. Elles sont toutes fondées sur l’hypothèse du rôle central que joue, une partition sortie de la conscience, dans l’actualité des symptômes des patients. Inconscient freudien pour la psychanalyse, schéma dépressogène pour les thérapies comportementales et cognitives, fonction émotionnelle étouffée pour les thérapies humanistesexistentielles, etc. Ce sont toujours ces instances qui opèrent en coulisse dans le théâtre désarticulé du « Je ».

La psychothérapie EMDR est intimement ancrée dans ce mécanisme hypnotique, mais habillée de vêtements modernes. L’apport de Francine Shapiro émerge de l’incroyable profusion de dispositifs de soin par la parole qui caractérise le vingtième siècle. Pendant ce siècle, les théories abondent, les unes expliquent les troubles mentaux à partir d’arrière-mondes infra-conscients constitués dans les expériences enfantines de chacun, sans qu’il y ait besoin d’un stress intense, les autres attribuent les causes des symptômes à des failles logiques dans le raisonnement des patients et d’autres encore mettent en relief l’effet d’un blocage émotionnel associé à des situations relationnelles complexes. L’EMDR revient aux fondations, au stress intense qui induit des effets traumatiques. Sa théorie s’inscrit dans une perspective cognitiviste de la mémoire. Le traumatisme découle d’une causalité expérientielle inscrite dans la biographie du patient qui, atteint par la rencontre vécue avec l’horreur, ne peut constituer un récit secondaire à l’épreuve et ne peut ni la médiatiser ni la réguler. La mémoire de l’événement reste figée à l’image de l’horreur, sans pouvoir faire l’objet d’un récit. Le réseau dysfonctionnel de sa mémoire est bien celui qui est décrit par Pierre Janet. Le patient s’est dissocié de l’horreur et ce faisant, a rétrécit sa vie au point de ne plus pouvoir vivre (Blanchet, 2023).

Le récit indispensable à la constitution d’un souvenir élaboré et dicible, peut être retrouvé par le même mécanisme qui l’a enkysté dans un imaginaire subconscient (terme utilisé par Pierre Janet) en procédant une dissociation sous protection du thérapeute. Aujourd’hui, cette dissociation dans l’EMDR n’est plus spectaculaire, mais accompagnée, soutenue, permettant un récit intégrable aux souvenirs et donc à la conscience. Le processus hypnotique que l’on retrouve dans de nombreuses situations de mise hors-jeu de la conscience immédiate, comme la transe par exemple, est, dans l’EMDR, progressif. Il se développe sous la présence attentive du thérapeute et donc ne présente pas cette allure impressionnante qu’on lui attribue parfois, comme ces spectateurs trompés par le théâtre des faux-hypnotiseurs habiles à manier l’illusion par l’entremise de compères.

Dans le cadre de cette psychothérapie, comme dans toute autre technique, nous retrouvons la protection, l’intensification de la relation, la recherche de la concordance du corps, de la parole et de la vérité de soi, l’appel à la réflexivité et au décentrement par rapport au problème et enfin l’abandon des défenses et croyances erronées. Mais ce qui caractérise l’EMDR, c’est l’existence d’un guide d’entretien, précis, ajusté et standardisé qui forme une structure d’intervention rigoureuse et rassurante pour le psychologue.

À l’origine de cette innovation, Francine Shapiro évoque une situation vécue : alors qu’elle se promenait dans un parc en 1987, elle remarque que certains mouvements oculaires involontaires semblaient atténuer l’impact émotionnel de ses propres pensées perturbantes associées à l’atteinte passée d’un cancer. Elle s’aperçoit, alors, que, lorsqu’elle pensait à ces souvenirs ou ces images stressantes, tout en déplaçant rapidement ses yeux de gauche à droite, les émotions négatives associées à ces pensées diminuaient. Aujourd’hui, la prévalence thérapeutique de ces stimulations alternées n’est pas démontrée, elles ressortissent davantage à un rituel performatif qu’à un réel acte thérapeutique soignant. Ainsi, une métaanalyse récente démontre à partir de 11 études que l’EMDR a des effets bénéfiques sur les symptômes post-traumatiques, après le traitement et après un suivi de trois mois. Mais aucune différence n’a été constatée entre l’EMDR et d’autres types de thérapies comme les techniques comportementales et cognitives, également efficaces, ou encore en l’absence d’intervention en cas de résilience spontanée.

Par ailleurs, on a supposé, autrefois, que ces mouvements oculaires stimulaient la communication entre le cerveau gauche et le cerveau droit. Or cette hypothèse n’est pas corroborée par les recherches actuelles sur les effets cérébraux de la guérison. Ainsi, une recherche neurophysiologique longitudinale a été réalisée sur une cohorte de 100 personnes qui ont vécu le drame du Bataclan. Parmi ceux-là, les 46 personnes qui n’ont pas présenté de symptômes traumatiques, ont développé spontanément une cascade de changements morphologique dans l’hippocampe, de la même manière que les 54 personnes qui ont bénéficié d’un traitement (Tarquinio & al., 2017).

La psychothérapie EMDR telle qu’elle est utilisée aujourd’hui et dont le principe actif est l’hypnose légère fortement protocolisée a fait l’objet de nombreuses amélioration techniques qui ont permis d’améliorer et d’affiner ses prescriptions et ses plans de traitements. Des Comités Internationaux EMDR-USA, EMDREurope, EMDR-Asie, etc., forment et décident des accréditations des thérapeutes. Indéniablement, tout psychologue clinicien devrait connaître cette pratique thérapeutique qu’il peut être amené à mettre en œuvre avec ses patients manifestant des symptômes de traumatisme psychique mais également d’autres pathologies qui répondent également bien à ce traitement.
Ainsi, je recommande l’ouvrage collectif très bien documenté et passionnant dirigé par Cyril Tarquinio édité chez Dunod en 2017 de 650 pages et intitulé : « Pratique de la psychothérapie EMDR » (Tarquinio & al., 2017). Mais également le remarquable manuel des troubles psychotraumatiques de Tarquinio et Auxéméry de 721 pages (Tarquinio & Auxéméry, 2022). Je vous remercie et je souhaite à nos étudiantes et étudiants, aujourd’hui psychologues, un avenir radieux Pr A. Blanchet

Références

Blanchet, A. (2023). Quand dire, c’est guérir. Les fonctions pragmatiques du langage en psychothérapie (Dunod).
de Faria, J. C. (1819). De la cause du sommeil lucide ou étude de la nature de l’homme. L’Harmattan (2005).
Janet, P. (1990). Névroses et idées fixes (1re édition 1898). Société Pierre Janet.
Shapiro, F. (1999). Eye Movement Desensitization and Reprocessing (EMDR) and the Anxiety Disorders : Clinical and Research Implications of an Integrated Psychotherapy Treatment. Journal of Anxiety Disorders, 13(1), 35-67. https://doi.org/10.1016/S0887-6185(98)00038-3
Tarquinio, C., & Auxéméry, Y. (2022). Manuel des troubles psychotraumatiques : Théories et pratiques cliniques. Dunod.
Tarquinio, C., & al. (2017). Pratique de la psychothérapie EMDR. DUNOD.

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